Concertonet, Gilles Charlassier

Equilibrant puissance des ensembles et lyrisme plus intimiste au fil des numéros, la lecture proposée et la conception scénographique, sorte de kaléidoscope onirique et politique inspiré par le poème de Jacopone da Todi, se répondent avec pertinence. Vaste page non exempte d’effets rhétoriques, le Stabat Mater augural résonne comme un appel de la terre ou de la mémoire souffrante de l’humus figurée par un chœur qui se meut sous une toile noire, après une séquence introductive où Sandra Pocceschi avance sur un plateau presque vierge, nue comme le Christ sur sa croix symbolisée par une immense barre de bois clouant les bras derrière le dos. Le quatuor du Quis est homo met en avant des solistes à la coiffure punk qui galbent le crâne à la manière de casques de légionnaires romains. Fac ut portem Christi mortem, duo entre soprano et ténor, où l’expressivité de Helena Juntunen s’allie à l’éclat de Dovlet Nurgeldiyev, dessine l’un des plus profonds tableaux du spectacle, avec un pierrot au-dessus d’un couvercle de bouche d’égout devenu lune, transsubstantiant le sordide en sublime avec une émouvante économie de moyens et de liturgie. Inflammatus et accentus révèle la remarquable chair vocale de l’alto Agatha Schmidt, grimée en marginale qui a réuni tous ses biens dans un caddie. Quant au final, Quando corpus morietur, c’est sur des hordes aux marges de la société consumériste que se referme une réflexion poétique au carrefour existentiel entre la disqualification sociale et le sentiment religieux. Déroutant et stimulant à fois, le travail de Sandra Pocceschi ne cherche pas à reconstituer un artificiel fil narratif et préfère inviter le spectateur à la richesse imaginaire du texte du Stabat Mater au-delà de sa fonction primitive: à rebours de certain diktat du divertissement, l’émotion et la pensée se nourrissent mutuellement. 

 

 

Montpellier Info, A.K.

La scénographie créée par Sandra Pocceschi et Giacomo Strada respecte si bien l’œuvre musicale qu’elle en fait une sorte d’opéra accentuant sa dimension universelle. L’évolution de cet oratorio est accompagnée sur scène d’une succession de tableaux très graphiques qui, exploitant les outils du décors, les lumières, les têtes des choristes dans la fosse centrale de la scène, se construisent et se déconstruisent au rythme de la musique et en harmonie avec le livret écrit en latin au XIIIème siècle par Jacopone da Todi. Résultat d’un travail d’analyse très poussée de la musique et du texte, chaque tableau est d’une très grande richesse esthétique, émotionnelle et philosophique. Ils sont ancrés dans l’art moderne qu’un Mondrian n’aurait pas renié, mais ajoutant des éléments simples qui provoquent l’émotion comme la nudité, la perche, les poupées décapitées ou délaissées, les têtes de choristes, d’abord comme êtres du monde souterrain, puis exposés et traduisant comme dans un chœur antique la foule des humains prisonniers de leur tragique condition. Le livret suggère une réflexion sur les rapports entre les hommes, puis entre les hommes et Dieu à travers la compassion, et les metteurs en scène ont très bien su exprimer l’universalité de cette recherche. Les solistes, venus de tous les horizons avaient de très belles voix qui s’équilibraient entre elles et ils ont manifesté de réels talents de comédiens. Cet oratorio fut une magnifique surprise.

 

 

Forum Opéra, Maurice Salles

La proposition théâtrale est d’une belle richesse ; elle multiplie les images en fonction des séquences et malgré sa complexité elle procède avec une fluidité presque sans défaut. Maintes idées sont saisissantes, dans la lenteur calculée des mouvements, dans le décalage entre le vu et l’entendu, dans l’utilisation de l’espace sous les cintres, dans la juxtaposition ou la disjonction rapide du blanc et du noir, dans l’inattendu des costumes des solistes, dans l’utilisation d’un extrait de film ou un éclairage caravagesque.

 

 

Opéra Magazine, Pierre Cadars

De l’homme nu prostré devant le rideau, au tout début de la représentation, jusqu’au cœur rouge que l’on aperçoit à la fin, les références religieuses sont savamment détournées. Demeurent alors des images fortes, qui font écho à nos tourments les plus actuels. Le spectateur est ainsi amené à naviguer sans cesse entre le monumental et l’insolite. Il y a ces vastes espaces d’un plateau quasiment nu, avec la fosse centrale dans laquelle sont confinés les choristes. Sur un écran vivement éclairé, des projections viennent, à plusieurs moments, accompagner le récit dramatique : un relief abrupt aux allures de Calvaire, un corps et un visage où l’on croit reconnaître le Christ, une foule anonyme et bigarrée à laquelle tout un chacun peut s’identifier.  

Zibeline, Agnès Freschel

Les deux metteurs en scène, formés avec Romeo Castellucci, fabriquent des images surprenantes, très éloignées des conventions opératiques. Superbes, comme au début où une femme nue traverse très lentement la scène mouvante agitée par les chœurs, qui, dessous, chantent. Le dernier mouvement, où les chœurs et solistes s’assemblent à l’avant-scène, fait véritablement frissonner : parce que l’Amen qui se ralentit et s’éteint, en attente du Paradis évoqué, est entendu à pleine voix…